Pourquoi, après quarante années de pratique, l’exercice de la méditation fait-il encore partie de ma vie de tous les jours ? 

Afin de répondre à cette question il me semble nécessaire de décrire en quoi consiste la méditation que je pratique et enseigne. Dürckheim l’appelle « La méditation de Pleine Attention ». 

Ce n’est pas un exercice en plus ; un exercice ajouté aux multiples activités qui composent notre vie quotidienne. Ce n’est pas un exercice qui aurait pour but ce qu’on appelle aujourd'hui le développement personnel. 
La méditation est une rupture avec notre manière d’être et notre manière de faire habituelle. L’exercice qui mène à cette rupture est on ne peut plus simple. Qu’y a-t-il de plus simple que de s’asseoir, d’exercer l’absolue immobilité et de porter attention à la respiration. J’ai souvenir de mon incompréhension et de ma suspicion au cours des premières séances : « Si je ne fais rien comment se pourrait-il qu’un changement dans ma vie intérieure puisse se faire ? » 

Mais, surmontant mes doutes, j’avais rapidement l’impression d’être sur un chemin de connaissance de moi-même. Ainsi, l’exercice du rien faire m’a conduit à distinguer deux niveaux d’être et deux niveaux de conscience. 
L’expression « Je suis moi »» désigne notre niveau d’être habituel : l’ego. 

L’ego auquel la pensée occidentale donne un statut privilégié. Jusqu’à croire que : « Je suis ce que je pense que je suis ! ». L’ego, c’est « moi », sujet pensant, qui sans cesse fait retour sur lui-même par la pensée. L’ego est indissociable du mental (mind) ; le mental considéré comme étant le champ de l’activité cérébrale. L’ego c’est l’homme rationnel qui, identifié à la conscience-moi oublie que sa vie s’enracine à un autre niveau d’être : sa propre essence. 


Cet autre niveau d’être je le désigne par l’expression « Je suis ! ». 

C’est l’homme pré-rationnel, pré-mental. « Je suis », c’est ma vraie nature qui est avant l’ego. Avec une prise de conscience physique essentielle : Avant « Je suis moi » ... « Je suis corps » ! Passage de l’idée ‘’j’ai’’ un corps (Korper) à l’expérience ‘’je suis‘’ corps (Leib). Expérience que le corps vivant est un champ de conscience qui n’a rien à voir avec le mental (mind). C’est dans ce champ de conscience que le fœtus, le bébé, l’enfant vit jusqu’à l’âge de trois ans. « L’enfant dit ‘’Je suis corps"'», écrit Nietzsche et il ajoute « Pourquoi ne dirions-nous pas comme l’enfant : 'Je suis corps' ? ». Nous ne le disons pas parce que nous pensons : « Je suis moi ! ». Cependant, la méditation de pleine attention, cette rupture momentanée avec ce que nous pensons être notre identité, permet cette marche arrière, ce retour à l’origine de l’être, de l’acte d’être. 

Je ne peux oublier cette expérience au cours de laquelle j’ai observé que, identifié aux contenus de la conscience-ego, aux contenus du mental, « Je suis moi » est le domaine du souci, de l’appréhension, de l’inquiétude latente, de la peur, de l’angoisse. Et je ne peux oublier que, d’une manière paradoxale, « Je suis corps » est le domaine du calme, le domaine du silence intérieur, le domaine de la paix intérieure. 


En même temps, l’exercice de l’absolue immobilité, autre rupture avec notre manière d’être et de faire habituelle, m’a permis de distinguer que l’être humain vit sa vie à deux niveaux d’actions. Jusque là, je vivais avec l’idée que « Je suis moi » est la source et le moteur de toutes mes activités. Cependant, la pleine attention portée sur la respiration pendant l’exercice de la méditation vous empêche d’aller plus avant dans cette illusion. L’acte de respirer n’est pas du ressort de « Je suis Moi ». Aujourd'hui, après quarante ans de pratique de la méditation, je vis encore avec le même étonnement ce mystère évident : « Je suis, donc je respire ; je respire, donc je suis ». Ce n’est pas de la pensée, c’est de l’être. Il n’y a ni distance ni écart de temps entre ce que je nomme « Je », ce que je nomme « respire », ce que je nomme « suis » ! Expérience de l’unité ; alors que l’ego n’existe que dans le sentiment d’être séparé de tout. Moment de plénitude, moment de silence, expérience du calme des profondeurs ; ces différentes qualités d’être, qui manquent cruellement à l’homme actuel, sont des ressources du corps, du corps vivant (Leib). Des ressources de l’être. Des ressources de notre propre essence. 

Voilà quelques expériences qui m’incitent à reprendre chaque jour l’exercice de la méditation. Chaque jour ? Oui. Parce que « Je suis moi » a tendance à penser que l’expérience de ces moments privilégiés suffit pour faire de soi un autre homme. L’expérience intérieure, immédiate, ne suffit pas ; s’impose l’exercice, sans cesse renouvelé, qui participe à la métamorphose : devenir celui, celle, que je suis au fond.


J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer un maître de méditation qui, comment pourrait-il en être autrement, est en même temps, un maître sur ce chemin qu’on appelle : la Vie. Comme il est des maîtres de danse et des maîtres de musique qui sont, en même temps, des maîtres de l’art de vivre. Au Japon, Durckheim demandait à son maître de calligraphie « Comment fait-on pour devenir un maître ? ». Il répondit d’un sourire silencieux : « Simplement, laisser sortir le maître qui est en soi... » ! Lorsque j’ai demandé à Durckheim « Comment fait-on pour laisser sortir le maître qui est en soi ? », il me répondit d’un sourire silencieux : « Il suffit d’apprendre une technique (par exemple la méditation) ; il s’agit ensuite de bien faire ce qu’on a appris ; pour alors maîtriser ce qu’on fait bien. Enfin, il s’agit de maîtriser parfaitement ce qu’on maîtrise ... ! ». 


Jacques Castermane